Shitpost : une safe place culturelle
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Shitpost et safe place culturelle

Cet article fait directement suite à notre précédent sur les brainrots.

Les brainrots ne sont pas un phénomène isolé, ils font partie d'un tout culturel plus vaste, le shitpost. Derrière le rire facile et l'absurde apparent, il y a un véritable basculement sociologique, celui d'une génération qui ne se présente plus au monde par ses goûts ou ses expertises, mais par sa capacité à assumer collectivement le vide.

Décryptage d'une safe place d'un genre nouveau, où le non-sens est devenu le langage commun.

1. Du brainrot au shitpost, une même logique culturelle

Les brainrots, ces contenus volontairement absurdes, répétitifs et vidés de sens, ne sont pas un accident d'internet. Ils sont une manifestation parmi d'autres d'un phénomène culturel beaucoup plus large, le shitpost.

Le shitpost, c'est l'art de publier volontairement ce qui semble n'avoir aucune valeur, aucun fond, aucune intention sérieuse, et d'en faire le langage par défaut d'une partie entière des conversations en ligne.

Mêmes absurdes, vidéos volontairement ratées, phrases sans logique, montages incohérents, trends TikTok gênantes, le shitpost est devenu un registre culturel en soi. Et surtout, il est devenu un registre fédérateur, là où les registres précédents, ceux fondés sur les goûts et les expertises, sont devenus de plus en plus clivants.

2. Assumer le cringe, la nouvelle condition de l'acceptabilité sociale

Pendant longtemps, on se présentait au monde par ses centres d'intérêt, ses lectures, ses passions, ses compétences. Cette présentation supposait une prise de risque, exposer un goût, c'était s'exposer à la divergence, au désaccord, parfois au dénigrement. Sur les réseaux sociaux, cette prise de risque est devenue insoutenable. Chaque expertise affichée est aussitôt contestée, chaque goût exprimé est aussitôt charrié, chaque sérieux est aussitôt brocardé.

Face à ce climat, une parade collective a émergé, plutôt que de s'exposer par ce qu'on aime vraiment, autant s'exposer par ce qu'on assume comme étant nul. Le cringe, l'embarrassant, le ridicule volontaire, devient un terrain neutre. Personne ne peut être attaqué pour avoir aimé quelque chose de mauvais, puisque la mauvaise qualité est précisément ce qui est revendiqué. Le shitpost crée ainsi une zone de sécurité émotionnelle, une safe place, fondée non sur l'excellence partagée mais sur la nullité partagée.

C'est un renversement complet de la logique culturelle classique. On ne cherche plus à se distinguer par le haut, on se rassemble par le bas. Et ce bas, parce qu'il est assumé, devient curieusement une forme d'élégance générationnelle.

3. La société du spectacle, version 2026

Guy Debord, en 1967, écrivait que la société moderne avait transformé les rapports humains en représentations, que tout devenait spectacle, que l'authentique cédait la place à l'image. Soixante ans plus tard, sa thèse trouve un prolongement inattendu. Chacun est devenu spectacle pour l'autre, mais le spectacle a changé de nature. On ne cherche plus à intellectualiser, à donner sens, à construire un récit cohérent de soi.

On cherche à détériorer, à brouiller, à abîmer l'image de chaque élément culturel pour qu'aucun ne puisse devenir un étendard divisif.

Pour être accessible aujourd'hui, il faut paradoxalement dénigrer et perturber ce qui pourrait s'apparenter à une solidité cognitive.

Il faut critiquer, ironiser, tourner en dérision, montrer le vide derrière les choses, refuser le sérieux. Toute affirmation forte est aussitôt suspecte, toute conviction affichée est aussitôt désamorcée par un même, toute prise de position est neutralisée par un détournement absurde. Le sérieux est devenu un faux pas social.

Dans un monde où tout cherchait un sens, nous évoluons désormais de telle manière à ne plus vouloir de sens. Le sens éclaire, mais il ne résout rien. Pire, il creuse des écarts. Il sépare ceux qui comprennent de ceux qui ne comprennent pas, ceux qui savent de ceux qui ne veulent pas savoir. Le sens devient un marqueur de classe, un marqueur culturel, un marqueur religieux, et donc une source de tension. Le non-sens, à l'inverse, est démocratique. Il n'exige aucune compétence préalable, aucune référence partagée, aucune appartenance. Il est accessible à tous, immédiatement.

La société évolue alors en se moquant de cette quête de sens elle-même. Plutôt que de se demander d'où vient l'humain et où il va, regardons plutôt ce meme qui circule sur internet, il est ridicule, il n'a aucun sens, et précisément pour cela, il possède un côté profondément réconfortant. Il ne nous demande rien. Il ne nous juge pas. Il ne nous oblige à rien comprendre.

4. Le nouvel art contemporain, l'ultra-abstrait

Si l'on prend un peu de recul, le shitpost ressemble à une forme inédite d'art contemporain, un art ultra-abstrait, collectif, anonyme, et fondamentalement populaire. Brainrots, memes, phrases dénuées de sens, trends TikTok gênantes, montages volontairement ratés, tout cela compose un mouvement esthétique aussi cohérent que l'a été le dadaïsme en son temps, et pour des raisons étrangement similaires.

Le dadaïsme était une réponse au traumatisme de la Première Guerre mondiale, une révolte contre la rationalité qui avait conduit à la boucherie. Le shitpost est une réponse au trop-plein contemporain, à la crise climatique, à l'instabilité économique, à la saturation informationnelle, à la fatigue du sens. Là où Dada utilisait le collage, le ready-made, l'absurde poétique, le shitpost utilise le meme, le détournement, la vidéo gênante, l'IA mal utilisée volontairement. Les outils changent, la fonction reste la même, désamorcer un monde devenu trop lourd.

Le shitpost est l'âme du nouveau sens qui unit tout le monde dans le non-sens. Il est paradoxalement un projet collectif extrêmement puissant, simplement il refuse de se présenter comme tel. Le vide ne remplit pas la tête, mais il remplit les cœurs et les unit. Cette génération a trouvé une échappatoire à l'éternelle quête de sens, elle a décidé d'arrêter de se torturer, de rendre sérieuse une vie qui n'a pas à l'être en permanence.

5. Ce que cela dit de nous, et des marques qui veulent en parler

Pour les marques, comprendre le shitpost n'est plus optionnel. C'est devenu une compétence culturelle, au même titre qu'a pu l'être la compréhension de la pop culture dans les années 90 ou des codes streetwear dans les années 2010. Mais attention, le shitpost ne se simule pas. Une marque qui essaie de "faire du shitpost" sans en comprendre le ressort profond, qui est une fatigue collective et une stratégie de protection, produit l'effet inverse, du cringe non assumé, donc rejeté.

Les marques qui réussissent dans cet espace sont celles qui acceptent de lâcher prise sur leur propre image, qui assument une part d'auto-dérision, qui jouent le jeu sans se prendre au sérieux mais sans non plus mépriser le public. C'est un équilibre fin. Duolingo, Ryanair, certaines campagnes de Burger King ou de Decathlon ont su trouver ce ton. Beaucoup d'autres s'y cassent les dents en confondant shitpost et humour potache, ou shitpost et provocation gratuite.

Le shitpost n'est pas la fin de la culture. C'est sa mutation. Et comme toute mutation, elle dérange ceux qui mesurent la culture aux critères de l'ancien monde, et elle libère ceux qui acceptent de la regarder pour ce qu'elle est, une nouvelle manière, plus douce qu'il n'y paraît, d'habiter ensemble une époque difficile.


FAQ Shitpost et culture du non-sens

Le shitpost désigne une pratique consistant à publier volontairement des contenus absurdes, ratés ou dénués de sens apparent. Loin d'être un défaut, c'est devenu un registre culturel à part entière, fédérateur et identitaire pour une partie de la génération née avec internet.

Le brainrot est une sous-catégorie du shitpost, plus spécifiquement liée aux contenus ultra-courts, répétitifs et hypnotiques de TikTok et Instagram Reels. Le shitpost est le terme générique, le brainrot en est une forme particulière.

Elle répond à une fatigue collective face à un monde saturé d'informations anxiogènes, à une polarisation accrue des débats, et à une difficulté nouvelle à exprimer ses goûts sans s'exposer au jugement. Le non-sens devient un terrain neutre, une safe place.

Oui, mais à condition de comprendre le ressort profond du phénomène et d'accepter de lâcher prise sur son image. Les marques qui réussissent sont celles qui assument l'auto-dérision sans mépriser leur public. Celles qui imitent sans comprendre produisent du cringe non assumé, rejeté immédiatement.

Sous sa forme actuelle, probablement pas, les cycles culturels s'accélèrent. Mais la logique de fond — refus du sérieux imposé, fédération par l'absurde, protection émotionnelle par l'ironie — est une tendance lourde qui survivra à ses manifestations actuelles.


Nil Rioli

Directeur de Création I Co-Fondateur

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